Tea time

Le clafoutis d’hiver et un carnet laissé ouvert…

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L’impudeur est un joli mot parfois. Montrer. Se montrer. Se raconter. Juste ce qu’il faut.

Elle n’est pas toujours indécente. Et dans son apparent narcissisme il y a souvent la quête un peu plus noble de se découvrir (au sens figuré) et de s’accepter, de partager, d’apprendre à faire de temps en temps confiance au regard des autres. Même si mon visage est en retrait, et que ma vie reste ma vie privée, ce que je vous écris et vous confie parfois vaut bien toutes les mimiques en selfie, toutes mes apparences ou mes nudités.

Non, je ne dis pas tout… mais des fois, oui, je vous parle de choses que l’on peut qualifier d’intimes.

J’étais vraiment émue de lire vos gentillesses en réponse au post instagram publié le jour de mon anniversaire… Je me suis dit que ce blog, c’était une belle chance, celle de relier le corps et l’âme en quelque sorte ! Il est un peu comme une grande table où je peux me permettre de disposer à la fois le convivial… et mes heures plus sensibles, mes tangentes solitaires. Une table où l’on prépare le goûter ou de petits plats simples, où l’on se rassemble parfois pour s’émerveiller d’une nouvelle, d’une assiette, d’un bel endroit… mais qui reste un peu table d’écriture, un espace où l’on peut poser des mots près de la théière et de la part de gâteau.

Sur ce pupitre, pour vous, comme dans un journal parcellaire, je colle des images, des recettes, mes aspirations simples et mes nostalgies plus rugueuses, mes battements de mains, mes yeux qui brillent, de petites pensées impressionnistes – que je crois sages – et mon coeur tout fou.

En feuilletant des carnets – parce qu’éplucher les pommes me lasse vraiment très vite – avec pour fond sonore la voix exquise de mon fils qui chantait hurlait Sanseverino en chorégraphiant un combat de Ninjas Légo contre une vieille figurine de dinosaure, j’ai retrouvé une liste de « Je me souviens » entamée il y a quelques années lors d’un atelier d’écriture. Il me semblait bien y avoir raturé quelques lignes en rapport avec cet article…

Est-ce que ça vous fait ça ? Cette stupeur en retombant sur un vieux cahier écrit à la main ? Je reconnaissais à peine mon écriture, je redécouvrais ce texte comme une vieille photo familière vue tout à coup de loin et en entier, d’où je me serais un peu effacée. Ah ce phénomène-là ! Cette distance gagnée est parfois très ténue (on se dit alors que l’on aurait du choisir tel ou tel mot finalement, on chipote… on referme l’objet d’un clac gêné) et parfois elle est vertigineuse : on avait presque oublié avoir « dit » ça. On se lit comme on lirait un autre. On admet, attendri, que c’est pas mal, en fait, ou que c’est plutôt mauvais… mais que ça distrait !

Une plongée dans l’année de mes 6 ans, en classe de CP (un peu comme dans la pensine de Dumbledore !)  ça vous tente ? Dans cet extrait tout commence par un clafoutis. Justement.

Si vous êtes curieux, je laisse mon petit carnet ouvert, juste là près du Laguiole et du miel, ou sur le gros fauteuil… pas bien loin de la recette en tout cas. Et pour vous donner (peut-être ?) envie d’écrire à votre tour des « je me souviens » j’ai sorti un beau stylo. Vous pourriez retrouver un peu cet enfant que vous étiez… Que vous êtes toujours.

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Je me souviens

Je me souviens d’un clafoutis qui n’avait pas de cerises. Il n’y en avait plus sur l’arbre. Nous avions mis des abricots, quelle drôle d’audace. Un scandale, oui ! Je croyais que les cerises faisaient partie non négociable de la définition du gâteau… j’aurais parié mes collections de perles et de coquillages. Je découvrais que passer du temps loin de sa famille, c’était aussi cela : des plats que l’on aurait jamais goûtés chez soi, ne pas oser dire que la couverture gratte, et un regard neuf sur les choses qui nous semblaient acquises. La grand-mère de mon amie m’avait dit : « A l’automne, on mettra des prunes, et puis des pommes, des poires… tant qu’il  y en aura dans le cellier ; et que les poules donneront des oeufs ! » Elle devait me trouver bien ignorante, moi la petite de la ville. Dans mon esprit ému, je découvrais que ce gâteau, comme la nature, avait quatre saisons. Il ne m’avait jamais paru aussi beau.

Je me souviens du retour en train, synonyme de babybel et d’album d’autocollants Sarah Kay, que je collais de travers chaque fois que la vieille Micheline brinquebalait ses flancs jusqu’à Clermont Ferrand. J’aimais bien l’appeler « la Micheline » ! Je répétais les noms des trains que j’entendais. Le Corail, le Cévenol… Je répétais beaucoup de choses, sauf les secrets.

Je me souviens de ce jour de rentrée des classes sans porte manteau attitré, sans un petit nuage cachant un soleil, mon symbole, celui que j’avais choisi et qui m’avait suivi depuis l’entrée en maternelle, qui avait accompagné mon nom pour apprendre à le reconnaître. Plus de nuage… et plus de nom ! Plus rien. Juste une rangée de porte-manteaux. Le même pour tous. Nous avons grandi, me dit-on.
Je me souviens du contact désagréable de la craie ; du bonheur visuel de voir dégouliner les mots en passant l’éponge gorgée d’eau.
Il faut dix bon-points pour une image, puis dix petites images pour en obtenir une grande, puis dix grandes pour se voir offrir un livre. Je compte et recompte, pleine d’espoir et d’ambition. Seul calcul tolérable et toléré par mon cerveau.
J’aime tant réciter des poésies, j’apprends aussi celles de ma sœur ainée, plus délicieusement compliquées.
Elle répète Le malade imaginaire lorsque je fais mes lignes de bâtons et mes pages d’écritures… et je l’envie. Il y a par bonheur toujours une chose nous persuadant de grandir, toujours une chose nouvelle.

Je me souviens des bousculades inquiétantes dans la cour et dans le couloir, du soulagement de regagner ma petite chaise, au premier rang, personne n’interférant entre moi et le paysage fabuleux du tableau.
Je me souviens du s muet d’une souris. Des accents circonflexes. Forêt. Du c cédille. Des lettres sur des fiches cartonnées, retenues par un élastique que notre maitresse gardait autour de l’index et du majeur lorsqu’elle les libérait. Comme un bijou de fortune.
Je me souviens de la chèvre de M. Seguin. Et d’avoir trouvé cela si cruel de la part des adultes, de nous torturer de tant de tristesse.
Cette ardeur qui nous prend au moment d’aller chercher « dans le calme » dans l’armoire du fond, le premier manuel de lecture ! Je ne sais pas ce qu’il est devenu ce petit rouge-gorge. Absente plus d’un mois, pour une opération de l’appendicite, je manque beaucoup de choses. Mais par chance à l’hôpital on m’offre des livres. Contre la douleur et la soif, il n’y a que cela de bon : ma mère si j’ouvre les yeux, et des livres lorsqu’elle repart ou en attendant qu’elle arrive. Je reçois parfois un Martine ou un Caroline en double d’un ami ou cousin. je me sens toute gênée pour eux. Je n’aime pas ça. Voir leur déception. Je devrais peut-être mentir.

Je revois bien les coupes de cheveux et les coiffures de camarades pourtant oubliés. Des pantalons en velours, des petites bottes avec fermetures éclair, des barrettes en couleurs…
Un garçon héroïque qui court me trouver un mouchoir lorsque je saigne du nez. Un être chez qui le sang ne semble rien provoquer. Lui, je décide que je m’en souviendrai !

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Je me souviens de ma mère nous faisant des nattes chaque soir, pour qu’au matin nos longs cheveux ne soient pas emmêlés, mais coquettement ondulés. Nous avons parfois les mêmes chemises de nuit, ma sœur et moi. Des chemises de princesses, avec des liens coulissants sous la poitrine, des boutons nacrés. Des robes de chambre aux manches jabots volantées.
Je me souviens de détours merveilleux le soir, de la papeterie, de la dame vieillotte avec ses lunettes papillon. Le bruit du carillon qui la faisait surgir au bout de longues secondes. « Je faisais faire ses devoirs à Marie-Christine » disait-elle, essouflée ! Du bonheur d’un pot de colle blanche avec cette merveilleuse spatule ou d’un protège-cahier dont on pouvait choisir le coloris.
Je me souviens du premier exposé de ma sœur, sur l’Egypte. Du sentiment d’inaccessible que j’éprouvais, du respect que m’inspirait cette immense feuille de papier canson bleue et ces titres tracés au normographe.

Je me souviens du trouble de ne pas apercevoir aussitôt ma mère dans la foule massée devant l’école. De mon coeur qui bat. Cette quête quotidienne où je me sens maladroite. Indigne. Comme lorsque j’ai du mal à retrouver mes amies dans la cour.
J’aime encore donner la main.
Parfois le chemin du retour est délicieux mais sans fin. La queue à la boucherie. La fierté de ce couple lorsque le bout de viande est pour moi. La dame tapote sur une caisse enregistreuse de rêve. J’en demanderai une au père-Noël. Passage à la fromagerie. Les parfums me montent à la tête, comme s’ils touchaient mon cerveau et l’activaient en le percutant; ils font naitre en moi l’idée que dans nos vies nous n’avons pas assez d’odeurs fortes à respirer pour pouvoir réfléchir aussi par le nez.
La queue à la boulangerie. Choisir quelques bonbons à l’unité. Il y a des soucoupes volantes, des rouleaux de réglisse, des colliers à croquer, des cigarettes en chocolat. Je donne la pièce moi-même. Ma mère râle parce que les deux dernières fois il n’y avait pas de compote dans le chausson aux pommes. La boulangère râle aussi : « il y en a qui n’aiment pas les pommes ! »  Ma mère s’indigne et le ton monte un peu : « Moi, si je n’aime pas les pommes, je n’achète pas de chausson aux pommes ! Ou alors appelez ça un chausson sans pommes, en vitrine, que l’on sache ! » Beaucoup de nos commerçants sont étranges. Nous sortons souriantes de l’aventure. Nous rirons bien ce soir en le racontant à mon père.

Je me souviens du goudron rose de la résidence, très rare à l’époque, de ma mère qui trouvait toujours moyen de m’accorder une main, malgré les filets à provisions et mon cartable accroché à son épaule. Je me souviens des allées en lacets pour marcher côte à côte. Du gardien qui nous gardait parfois un colis. Toujours une nouvelle joie ! Même si ce n’est pas du tout pour moi. C’est le procédé qui m’enchante.

Je me souviens de mon premier dictionnaire. Des séances chez l’orthophoniste (le jour où passait Candy, le complot !) et des dessins de grosses bouches affichées sur le frigo, indiquant où placer sa langue. Je m’applique, mais ce n’est jamais le bon moment, dans la cuisine. (Ce n’est pas facile de s’entraîner avec la bouche pleine.)

Ma sœur est souvent chez la voisine du dessus. Nous tapons avec mon petit sabot sur les canalisations des WC. C’est le signal, pour la faire descendre. Si l’on crie fort près du tuyau on peut même s’entendre. Cet immeuble est ingénieux.

Je me souviens du chocolat qui fond sur ma langue, et m’enroue légèrement, en regardant Oum le dauphin ou bien l’île aux enfants. J’ai droit à plusieurs carrés comme ils sont tout petits. Je les prends un par un dans le frigo. Pour chacun je retourne à la cuisine. Et je prends mon temps chaque fois pour déplier et replier  le papier de la tablette, comme si c’était la dernière fois. Je rate de bonnes tranches de l’émission mais il y a des nécessités. Et une hiérarchie en toute chose, à ne pas perdre de vue.

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Je me souviens du canapé en velours côtelé, de la place où mon père fumait, des peaux de lapins sur les accoudoirs, de mon lapin bien vivant, lui.
Du livre abécédaire illustré, avec les lettres reprises en gras et en rouge dans les petits textes. Je le feuillète au goûter devant mon bol de cacao. Je n’ose pas le montrer à mes amies. J’ai peur que ce soit de la triche, car grâce à lui je connais tant de mots, tant d’orthographes maîtrisées alors que les autres découvrent. Grâce à lui je suis première de la classe. Ce doit être illégal, ou bien mes parents me l’on offert un peu trop tôt ? Car personne ne le connait dans ma classe. C’est suspect. Je suis favorisée.
Je revois ma mère qui, sur le parking, me dit que j’exagère. « Tu exagères ! » Et je me vexe. Elle ne me fait pas souvent de reproches, alors cela semble insultant. Je lui tiens tête : « Non, je ne suis pas xagère ! »

J’aime les belles choses : Les sandales roses, les poupées blondes, les poupées de collection régionales, surtout la coiffe de la bretonne, les serre-tête, mon tutu… cela ne me fait pas beaucoup de points communs avec mon père… Mais il y a les fables de La Fontaine. Il me prête son livre avec la couverture pleine de dorures. Et il me laisse maintenant m’assoir devant pour de petits trajets en voiture.

S’il m’arrive de prendre le goûter ailleurs que chez moi, on me donne en principe de la baguette beurrée, avec dessus une barre de chocolat, de ces tablettes épaisses au format familial. Je trouve cela de si mauvais goût. C’est vulgaire. C’est ne pas comprendre le chocolat. Je le pense et me raidit, mais je ne suis pas encore capable de me montrer impolie pour défendre mes idées. Suis-je la seule à trouver le monde étrange et difficile dans ces situations là ?

Je me souviens que la mère d’une nouvelle voisine est morte. Elle en parle mais cela ne doit pas exister. Elle doit inventer car elle ne semble pas si triste. Si cela existait on ne devrait même pas pouvoir en parler. On hurlerait de douleur. Je suis sûre que cela JAMAIS ne m’arrivera. Ma seule grande terreur c’est d’attraper des poux.
Je me souviens de cette question toujours dans ma tête, jamais formulée à voix haute, et d’être ainsi restée dans l’attente d’une sorte d’épreuve, dans une appréhension : mais à quoi se prépare-t-on au cours préparatoire ?

Je saute et saute toute la journée, à la corde, à l’élastique, à la danse classique, dans les flaques enemies des adultes, aussi ! Je me souviens de l’odeur du cartable cuir et daim qui prenait alors une note de vie sauvage les jours de pluie. Je me souviens de choses drôles et tristes à la fois. De la première bouchée d’un gâteau raté, du bain trop froid, d’une clé perdue en jonglant, de bêtises.

Je me souviens du bruit des biscottes emplissant tout mon crâne, de la petite peau à la dérive sur le lait chaud, qu’il fallait chasser vite vite mais qui me fascinait, de la tête du chien sur mes genoux. Je me souviens de ce poids tiède et délicieux sur mes cuisses, de mon silence, du craquement rythmé en bouche… et des yeux lents de l’animal.

Je lui donne un morceau de sucre. De mon doigt sur mes lèvres, sans un son, je lui dis chut

 


Le clafoutis d’hiver

(sans gluten ni produits laitiers)

Emincez 3 ou 4 pommes en tranches (profitez-en pour utiliser les pommes déjà fripées… ou bien les prunes rouges trop mûres, quand ce sera le moment !) au fond d’un moule à manquer parsemé d’un peu de sucre roux (et de noisettes de beurre, si vous pouvez vous en octroyer un peu ! C’est bien meilleur pour caraméliser…)

Faites chauffer très doucement 130 ml de miel dans une petite casserole, et ajoutez 100 g de margarine (bio, végétale, sans huile de palme). Mélangez pour un résultat onctueux, et mettez le dans une jatte.

Ajoutez 70 g. de farine de riz, puis 4 oeufs, et 120 ml de crème de coco.

Enfournez et faites cuire environ 45 mn (selon votre four) à 180° (chaleur tournante)


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Bon mercredi, peut-être autour d’un clafoutis ! Je vous retrouve bientôt pour vous raconter un fabuleux Noël…

Je fais un clin d’oeil à tous ceux qui ont fêté leur anniversaire en janvier, à tous les curieux qui aiment aussi se souvenir, à ceux qui prennent leur temps, que ce soit une malédiction ou une volonté, à ceux qui aiment les carnets et y consigner les petites choses de la vie… A ceux qui n’oublient pas qu’ils ont eu un regard d’enfant, et qui épongent le monde beaucoup mais beaucoup plus sensiblement.

Si l’on n’est pas sensible, on est jamais sublime.

Voltaire

♡  Le délicieux miel (local) du Creux du petit bois, celui d’abeilles heureuses dont on respecte le rythme, se trouve à la boutique des 3 choux rue de la pie, à Chartres. Et dans quelques autres endroits…

♡ « Le bleu de Chartres » dont je ne me lasse pas, est un mélange de thés, vert et noir, aux fruits rouges, agrumes, et violette. Cette exclusivité de la brulerie chartraine, se trouve dans leur magasin rue du soleil d’or, ou à l’office de tourisme  de Chartres !